Nous sommes libres - écrivons les règles du jeu nous même !

Lucie, 8 ans, secrétaire durant notre 2è C.E. assistée de Maïwenn facilitatrice d’apprentissages.

Lucie, 8 ans, secrétaire durant notre 2è C.E. assistée de Maïwenn facilitatrice d’apprentissages.

Lundi 14 janvier 2019, 10H40, premier Conseil d’Ecole (C.E.) de la Fabrique Démocratique ! Nous expérimentons un tout nouveau cadre pour ce CE, une nouvelle règle du jeu, tellement nouvelle qu’elle n’existait pas il y a une semaine. Comment en sommes nous arrivés là pour cette première ?

Juste avant de remonter le fil d’une semaine, puisque tout à commencé là, je précise que dans le cadre de l’école, pour permettre à la démocratie directe de s’exprimer, pour assurer la liberté de chacun et l’égalité des membres adultes comme enfants, le C.E. est probablement l’organe le plus important. Il est le lieu où sont faites les propositions et où sont prises les décisions qui rythment la vie du collectif, et ces décisions sont prises par tous, démocratiquement, avec une voix égale pour un adulte ou un enfant.

Si je remonte le fil d’une semaine donc, jour de notre ouverture, une question se pose à nous, membres du staff de l’école : “comment allons nous mener le prochain C.E., dans une semaine ?”. En tout cas, elle se pose suffisamment fort à moi pour que je demande au staff de se réunir sur cette question.  L’idée que nous avions jusque-là était de démarrer avec un cadre démocratique existant, typiquement celui proposé par Sudbury Valley School ou équivalent. Mais au final, ce n’est pas le choix que nous avons fait. Nous avons décidé de définir notre propre cadre.

Comme toute l’histoire, certes récente, de la Fabrique Démocratique, je dois reconnaître que les fées se sont penchées sur le berceau de cette aventure. Les fées, la providence, le hasard, peu importe le vocabulaire. Il faut bien que je reconnaisse que quand nous avons suivi notre intuition, quand nous avons écouté quelle était la décision juste à prendre, elle s’est imposée à nous. Et le choix du cadre de ce C.E n’échappe pas à cette règle.

Donc, discussion d’équipe concernant le cadre de C.E., lundi dernier : “adoptons nous le cadre sudbury pour démarrer, celui d’une autre école, une approche sophocratique ou holacratique ?”. La discussion est longue. Nous échangeons beaucoup d’arguments, chacun a un avis, une expérience/ou pas de ce sujet et nous avons des attentes qu’il n’est pas facile de lâcher, le débat dérive souvent. Cécilia nous dira plus tard qu’elle avait été épuisée et découragée par cette réunion. Finalement, une voix, limpide, celle d’Alexandre, nous met sur la voie : “pourquoi avons nous besoin d’importer un cadre existant ? pourquoi ne pas créer notre propre cadre ? Chaque école a sa spécificité et le cadre de l’une ne convient peut être pas pour une autre”. Le débat se poursuivra, mais nous décidons, contre toute attente, d’une part de définir notre propre règle du jeu, simple, minimaliste, pour le C.E. et d’autre part de parcourir à nouveau le cadre Sudbury pour enrichir notre proposition si nécessaire.

Je prends la charge de mettre cette règle du jeu par écrit et je dois dire que la proposition d’Alexandre d’écrire notre propre cadre me porte, même si au fond de moi, je doute de ma capacité à le faire. Une autre voix que j’entends aussi, celle de Cécilia qui témoigne de l’énergie parfois gaspillée dans des argumentations et des digressions autour de l’idée principale, me guide dans la forme de règle que je propose. Je m'appuie aussi sur mes expériences d’entrepreneurs et de la Sophocratie/Holacratie pour alimenter cette proposition. Au final, la proposition est plus simple et “sans douleur” à rédiger que ce que je n’imaginais, grand oufff… avec un peu de recul, je réalise que c’était simple, parce-que l’énergie, l’entrain de notre groupe m’a amené dans cette direction ;-).

Mais les petites fées étaient aussi ailleurs. Lorsque j’ai soumis cette proposition au staff, elle a été discutée, commentée, remaniée, argumentée… pour au final revenir, à deux points près, à la proposition de départ. Pour en arriver là, il a fallu poser un principe fondateur : “Cette règle du jeu peut être changée par le collectif dès qu’il l'estimera nécessaire, rien n’est gravé dans le marbre”. En d’autres termes, je vous propose ce cadre, expérimentons le, voyons comment ça fonctionne, et changeons ce qui ne nous convient pas à la lumière de l’expérience.

Poser ce principe est fondateur pour nous. Il est un pilier pour la liberté dans le collectif de la Fabrique Démocratique et même s’il est tellement évident qu’il est tacite, il est important de le rappeler pour que chacun sache que toute règle, toute décision peut être remise en cause par le C.E. suivant et en premier lieu, la règle du jeu du C.E. elle même. C’est aussi un pilier extrêmement important, parce-que l’expérience est le moteur de tous les apprentissages, ceux des adultes comme ceux des enfants à la Fabrique Démocratique.

Finalement, après 2 ajustements, le cadre du prochain C.E. est posé, il est simple, de telle manière qu’il soit facilement accessible, notamment pour les plus jeunes de nos membres (5 ans en l'occurrence). La règle du jeu tient sur une page environ, 2 avec les précisions et illustration. Elle est emprunte d’agilité pour rappeler qu’aucune décision n’est irrévocable, que la bonne décision est celle qu’on prends au dernier bon moment et pour résoudre une situation précise, qu’il est important de porter des propositions qui sont les nôtres et de s’assurer qu’on ne porte pas une proposition qui ne nous appartient pas. Elle s’appuie sur un facilitateur qui n’est pas un président, la réunion est auto-gérée. Elle se base sur des tours de paroles structurées, comme en holacratie, où chacun est invité à s’exprimer, tour à tour, pour que la parole de chacun soit entendue et pour préférer la recherche de solutions au débat d’idées. Cette proposition est au final un joyeux hybride entre une approche de consensus (décision par vote majoritaire) et de consentement (décision par mode d’objections).

Lundi 14 janvier, 12H40, me voilà donc pour ce premier C.E. devant tous les membres de la Fabrique Démocratique, avec une règle du jeu inédite en main. Je l’explique, ou plus exactement, je présente les grands principes et les grands temps : un temps d’annonces qui peuvent recevoir des objections, un temps de proposition et de décision. Pour le reste, place à l’expérience, en tant que facilitateur de ce premier C.E., j’expliquerai les détails au fur et à mesure que nous avancerons avec l’aide des autres membres du staff !

Résultat des courses : ça marche bien. A l’exception des plus jeunes, la plupart de nos membres sont restés les 2h du conseil ! Un peu timide au début, tours après tours, la parole s’est libérée pour permettre à ceux qui proposaient des résolutions de les affiner.

Evidemment, tout ceci est perfectible, la tentation était grande de modifier la règle du jeu à l’issue du conseil pour corriger toutes les imperfections, mais nous avons décidé de laisser vivre la règle du jeu avant de la modifier

  • Certains tours de parole étaient longs et parfois redondants, mais il faut laisser chacun s’approprier et vivre cette règle pendant plusieurs C.E. Mon expérience me laisse penser que cet inconvénient disparaîtra lorsque chacun commencera à se saisir de son pouvoir personnel dans cette assemblée.

  • Il est difficile, lors d’un premier C.E., de formuler des propositions qui soient suffisamment abouties et puissent être adoptées en l’état, mais c’est aussi l’expérience de cette démocratie directe qui permet à chacun d’apprendre comment préparer une proposition qui puisse être adoptée?

Pour conclure et revenir sur le principe d’agilité, le cadre défini pour le CE a déjà été amendé pour permettre une approbation rapide de l’admission de nos membres après leur période d’essai. Ce cadre n’était pas nécessaire au début, nous n’avions pas ce besoin, et il est très bien que ça n’ait été ajouté qu’après, lorsque le besoin est apparu !

Prochaine étape : continuer à vivre ce cadre lors du C.E. #2 de la Fabrique Démocratique.

Denis Vergnaud